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10/05/2009

L'histoire du Voyeur de Pivoine

En tout bien tout honneur, on peut marcher de fleur en fleur dans les jardins, visiter la giroflée comme on prendrait le thé chez une élégante confinée dans son velours grenat, désirer sagement le bouton de cognassier, comme on aurait envie d'une glace italienne panachée fraise et vanille, s'embarquer quelques secondes sous le parapluie chinois de l'ancolie.
Mais la pivoine vous attend toujours au détour d'un buisson, et l'on risque aussitôt l'outrage aux bonnes mœurs.
Si ronde, si pleine, si sûre d'elle, elle n'en finit pas de se gonfler.
Même en bouton, elle déploie ses courbes avec la volupté d'une belle dormeuse dans ses draps, feignant le plaisir du sommeil - car son bonheur est d'être regardée.






Offerte, la pivoine, pulpeuse dès l'enfance, accablée de langueur au creux de son berceau ... Et puis si vite déployée, si généreuse de pétales, et ce rouge au-delà du goût ... Grenade, violet-mauve, et quelquefois framboise sous ciel gris... Ce n'est plus une couleur, mais la métamorphose d'un abandon : juste ce qu'il faut de secret lourd pour que sa sensualité ne glisse pas vers une invite molle.

Comment ne pas rester quelques instants devant ce flamboyant spectacle, séduit, un peu gêné, pourtant ? La pivoine est compromettante. Sucre et poivre mêlés, elle promet toutes les saveurs : la regarder semble un péché. Mais l'attentat en reste là, la Mondaine ne sera pas alertée ; au premier orage, la pivoine se délave, se disperse, et de l'envie on passe à la pitié. Allumeuse, elle ne brûle que pour elle, et solitaire meurt en papier buvard pâle au hasard des allées.
Son épitaphe lui donne un peu trop tard la mystique qui lui manquait :
Elle était folle de son corps
Elle s'aimait trop pour le donner
Priez pour elle.

de Philippe Delermaux
Editions Gallimard/folio

24/03/2009

Le printemps jeune et bénévole

Le printemps jeune et bénévole
Qui vêt le jardin de beauté
Elucide nos voix et nos paroles
Et les trempe dans sa limpidité.

La brise et les lèvres des feuilles
Babillent, et lentement effeuillent
En nous les syllabes de leur clarté.

Mais le meilleur de nous se gare
Et fuit les mots matériels ;
Un simple et doux élan muet
Mieux que tout verbe amarre

Notre bonheur à son vrai ciel :
Celui de ton âme, à deux genoux,
Tout simplement, devant la mienne,
Et de mon âme, à deux genoux,
Très doucement, devant la tienne.

Recueil : Les heures claires
Émile VERHAEREN (1855-1916)

Émile Verhaeren, poète belge d'expression française, est né le 21 mai 1855 à Saint-Amand (Belgique). Un clic sur le titre pour connaitre sa biographie

11/03/2009

Poésie du jour

Place des Brins d’Amour, un oiseau se mit en quête de brins d’amour pour construire son nid.
Il vola à quelques amoureux qui s’embrassaient sous un porche, un baiser passionné. « Voilà de quoi mettre du sentiment en ma demeure » se dit-il.
Puis, il glana dans le cabas d’une ménagère, un peu d’osier.
« Solidité et belle charpente, pour mon nid sont assurées par cette matière noble », pensa-t-il.
La vitrine d’une pâtisserie lui fournit des œufs de Pâque. « Il me fallait quelques friandises pour mes futurs oisillons, les voici »
Un enfant lui offrit spontanément un des ses cheveux blonds. Cela contribua au confort de la nichée à venir. De plus, les œufs couvés en présence de cheveux d’enfant sont protégés du mauvais sort.
Content de la récolte de tous ces brins d’amour, l’oiseau quitta la place et s’installa non loin de là.
Depuis Il revient tous les ans, chercher de bons matériaux adaptés à ses désirs d’amour.

10/01/2009

lueur immobile et dardante

Ce soir, un grand ciel clair, surnaturel, abstrait,
Froid d'étoiles, infiniment inaccessible
A la prière humaine, un grand ciel clair paraît.
Il fige en son miroir l'éternité visible.
Le gel étreint cet infini d'argent et d'or
Le gel étreint, les vents, la grève et le silence
Et les plaines et les plaines ; le gel qui mord
Les lointains bleus, où les astres pointent leur lance.
Silencieux, les bois, la mer et ce grand ciel
Et sa lueur immobile et dardante !
Et rien qui remuera cet ordre essentiel
Et ce règne de neige acerbe et corrodante.
Immutabilité totale.On sent du fer
Et des étaux serrer son coeur morne et candide ;
Et la crainte saisit d'un immortel hiver
Et d'un grand Dieu soudain, glacial et splendide.

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